Nous refusons ce récit. Les éléments narratifs de l’IAg, qu’il s’agisse de « révolution », de « menace existentielle » ou de « course pour la compétitivité » nourrissent un agenda toxique qui bénéficie principalement aux big techs qui commercialisent ces technologies. Nous refusons la colonisation de nos imaginaires par une bande de vieux adolescents mégalomanes. Nous avons vécu d’autres mutations techniques : l’informatique personnelle, la publication assistée par ordinateur (PAO), la photographie numérique, le web, le commerce en ligne… Nous saurons intégrer les larges modèles de langages dans nos diverses pratiques, avec calme et responsabilité, en mesurant à la fois les bénéfices réels (pas le récit publicitaire) et les risques réels (cognitifs, écologiques, sociaux, politiques…). Nous ne sommes pas en retard dans une course absurde vers la destruction du vivant, nous sommes en avance dans une nécessaire et inéluctable désescalade numérique.
À la place de ce récit toxique, nous préférons l’éthique du care, le soin mutuel. Nous affirmons que le numérique est principalement affaire de soin. L’innovation n’a de sens que si elle permet de prendre mieux soin et de moins nuire. De quel soin parle-t-on ? Comment mettre en œuvre cette éthique, ici et maintenant ?
Nous prenons soin des projets numériques. Il faut se préoccuper des besoins des utilisateurs et utilisatrices, avec professionnalisme et empathie, ce qui nécessite de solides compétences d’enquête. Il faut écrire chaque ligne de code avec l’amour d’une artisane ou d’un artisan pour le travail bien fait. Il faut tester pour garantir la qualité et la robustesse. Et comme le propose Tristan Nitot avec la loi d’erooM, il faut optimiser le code, pour faire bien avec moins de ressources. Un bon projet numérique est utile, utilisable et utilisé.
Nous prenons soin des interfaces. Nous produisons du design de qualité, respectueux des personnes et de leur libre arbitre. Nous n’intégrons pas de design trompeur (dark patterns), nous ne favorisons pas la captation de l’attention. Nous réalisons des tests avec des utilisateurs et utilisatrices, pour s’assurer que les services sont effectivement utilisables.
Nous prenons soin de la typographie. Nous respectons les licences des polices de caractères que nous utilisons. Nous refusons les services typographiques qui intègrent des mécanismes de traçage, comme Google Fonts, et nous hébergeons localement les fichiers. Nous faisons appel à de petites fonderies de caractère locales, qui sont un peu les AMAP (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne) de la typographie. Nous encourageons les typographies non-binaires et inclusives. Nous veillons à visibiliser la création non patriarcale, en valorisant les typographes femmes et en rappelant le caractère éminemment collectif de la création typographique. Nous composons pour faciliter la lecture des personnes dyslexiques, sans imposer la domination masculine.
Nous prenons soin des licences. Nous publions notre code sous licence libre ou à réciprocité. Nous refusons la privatisation du logiciel et considérons l’opacité du code source comme un problème de transparence et de démocratie. Nous appliquons la doctrine « Public Money, Public Code » et affirmons que tout le code financé par de l’argent public doit être public.
Nous prenons soin de la cybersécurité. Nous ne mettons pas en ligne du code non maîtrisé. Nous recourons autant que possible à des audits de sécurité. Nous mettons en place de bonnes pratiques de sécurité dans les systèmes que nous développons, à la juste proportion du risque. Nous ne fixons pas d’exigences disproportionnées car cela causerait des coûts et délais déraisonnables : un blog n’a pas besoin de se conformer à la directive NIS2.
Nous prenons soin des données personnelles. Bien sûr, nous appliquons le RGPD, mais avant cela nous questionnons le besoin du fichage et de la surveillance numérique. Nous ne voulons pas du score de suspicion de la CAF, ni du crédit social mis en place en Chine. Nous refusons la surveillance généralisée de nos vies.
Nous prenons soin de notre souveraineté. Nous ne voulons pas de « cloud de confiance » géré par Microsoft ou Amazon Web Services (AWS). Nous sommes conscientes et conscients de la réalité matérielle de nos dépendances, des mines en République Démocratique du Congo aux câbles transatlantiques qui nous attachent aux data centers de la Silicon Valley. Nous choisissons de dénouer ces liens et d’en nouer d’autres, avec des organisations réellement françaises et européennes : OVH, Infomaniak, Scalingo, Scaleway, Clever Cloud…
Nous prenons soin de nos outils. « L’outil juste répond à trois exigences : il est générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d’action personnel. L’homme a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place. Il a besoin d’une technologie qui tire le meilleur parti de l’énergie et de l’imagination personnelles, non d’une technologie qui l’asservisse et le programme. » — Ivan Illich, La convivialité. Nous choisissons soigneusement des outils qui répondent à ces critères.
Nous prenons soin de nos organisations. Pour bien faire, il faut des organisations démocratiques, qui privilégient le temps long et la robustesse. On ne peut pas prendre soin dans une entreprise qui se préoccupe uniquement de rentabilité. Au contraire, la rentabilité est une condition de la pérennité. Associée à la lucrativité limitée et à de faibles écarts de revenus, cela permet de mettre en œuvre des politiques de soin et d’entreprendre en commun.
Nous prenons soin des personnes qui fabriquent le numérique. Les personnes en stage et en alternance ne sont pas de la main d’œuvre à bas coût, mais une responsabilité que nous prenons, en tant que corps professionnel, d’assurer la bonne formation de ceux et celles qui viendront après. Cela passe par la bonne maîtrise de nos référentiels métiers, comme le référentiel général d’amélioration de l’accessibilité (RGAA), le référentiel général d’écoconception des services numériques (RGESN), le référentiel général de sécurité (RGS), les règles Opquast, etc. Cela passe aussi par un temps long de compagnonnage, incompatible avec une vision purement mécaniste de la vente de jours-hommes qui se pratique dans les ESN de l’ancien monde. Ce sont là des conditions permettant de prendre soin des savoir-faire.
Nous prenons soin de la formation. Nous n’avons pas besoin de gens capables d’écrire des prompts, nous avons besoin, plus que jamais, de citoyennes et de citoyens dotés d’une grande culture numérique, capables de recul critique. Pour cela, la formation au numérique, du collège au doctorat, doit s’inscrire dans le champ des humanités numériques. Plus qu’une formation aux outils, nous avons surtout besoin d’une approche technocritique qui donne au sujet sa pleine dimension politique.
Nous prenons soin de l’habitabilité de la Terre. Dans le numérique comme dans tous les autres domaines, la sobriété vient avant l’optimisation. Nous avons besoin de décider collectivement ce que nous voulons, et ce que nous ne voulons pas. Pour cela, nous créons des espaces de démocratie technique, qui nous permettent de débattre et de choisir localement. Il n’est pas question d’imposer une solution unique, mais au contraire de permettre des solutions situées, décidées par les personnes concernées.
Nous prenons soin de notre monde social. Parce qu’un monde qui se soucie uniquement de ses structures oublie sa dimension humaine. Nous nous reconnaissons dans la large notion de « buen vivir », qui va au-delà de la modernité, à la recherche de nouvelles ontologies, et porte son attention sur les relations et interactions entre les humains et avec les non humains.
Nous prenons soin de communs numériques. Ces ressources gérées par leurs communautés sont un exemple parfait de la diversité des possibles. Le grand public connaît Wikipédia, éventuellement Linux, mais les communs foisonnent : Open Street Map, Open Food Facts, Panoramax, Primtux, Decidim, CoopCycle, CoopCircuits, Peertube, OpenFisca, osuny… Pour soutenir les communs, nous avons besoin d’engagement sur le long terme, et surtout pas d’appels à projets ou d’appels à communs. Le soin est affaire de temps long.
Nous prenons soin de la maintenance. Le soin est un enjeu éthique, écologique et politique. Dans le secteur numérique, nous devons sortir des tickets, et entrer dans la maintenance proactive et la réduction de la dette technique. C’est aussi l’espace de l’optimisation et de la frugalité, et le temps du dialogue avec les personnes utilisatrices. Maintenir n’est pas réparer, c’est un acte plus modeste, trop souvent invisible, dénué de connotation héroïque. C’est essentiel.
Nous prenons soin du service public. Le privé ne fait pas mieux, c’est un mythe qui sert des intérêts financiers privés. Alexis Kauffmann (parmi d’autres !) a fait un travail formidable à la Direction du Numérique pour l'Éducation pour faire émerger et prendre soin de communs numériques au sein de l’éducation nationale. Il est possible et souhaitable d’articuler service public et communs numériques.
Nous prenons soin des appels d’offres et des marchés publics. Le critère prix est encore considéré comme prioritaire dans de nombreux marchés publics. On peut, par le biais de clauses et d'articles, valoriser davantage le critère humain. Par ailleurs, la vision projet imposée par les appels d’offres ne convient pas à un numérique pensé à long terme. Il ne faut pas créer et détruire au bout de quelques années, mais faire évoluer progressivement dans une démarche quotidienne de soin. Comme l’amélioration continue, mais pour de vrai. Pour cela, il est souhaitable de mettre en place des engagements, par exemple avec des conventions associatives ou des participations dans des sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC). De petits marchés humbles, sous le seuil des marchés publics, sont souvent plus pertinents que de grands chantiers numériques.
Nous prenons soin des personnes qui ne souhaitent pas de numérique. Nous voulons intégrer à tous les niveaux le droit au non-numérique, de la constitution à la commune. Les politiques d’inclusion numérique ont toujours été un pansement sur la plaie de la numérisation forcée. En maintenant des points de rencontre humains, physiques, nous résolvons le problème de l’exclusion numérique. Et bien sûr, cela doit être complété par un accompagnement pour celles et ceux qui veulent apprendre, pour un numérique choisi et non subi. Pas de forceur dans le numérique !
Nous prenons soin de l’égalité entre les femmes et les hommes. Par des grilles de salaires parfaitement égalitaires, d’une part, et par une stimulation active de la part de femmes dans le numérique. Il est nécessaire d’adopter des politiques volontaristes de formation et recrutement de femmes, et de soutien à l’entrepreneuriat féminin afin d’équilibrer le secteur. Prendre soin de l’égalité, c’est aussi arrêter de créer des figures masculines pseudo-héroïques, qui ne font que prolonger le patriarcat en exploitant le mythe du mérite. Il s’agit aussi d’organiser le travail sans considérer les célibataires ou les hommes avec des épouses comme la norme : congés maternité, paternité, adaptation des horaires de travail, télétravail, remboursements de frais liés à la famille, etc. Pas de travail des femmes sans prise en compte de leur travail invisible en dehors des bureaux.
Nous prenons soin des personnes en situation de handicap. Nous respectons de notre mieux le RGAA, dans tous nos métiers : conception, développement, contribution. Mais au-delà d’un score et d’une conformité légale, nous ambitionnons l’accessibilité universelle, et nous la construisons en intégrant dans les équipes de travail des personnes en situation de handicap et celles risquant l’exclusion numérique. Rien pour nous sans nous !
Nous prenons soin de ne pas coloniser. Le numérique est trop souvent dirigé par des hommes blancs hétérosexuels cisgenres. Nous voulons un monde assez grand pour tous les mondes, construits par celles et ceux qui les habitent. La décolonisation numérique se joue à de nombreux niveaux, des mines aux usages, des entreprises aux discours. Nous agissons selon les principes du Design Justice Network. Nous renonçons à l’universalisme et choisissons le pluriversalisme. Si le capitalisme est bien une civilisation, comme le définit Fernand Braudel, alors une civilisation qui a causé la sixième extinction de masse n’a de leçon à donner à personne.
Nous prenons soin de l’économie sociale et solidaire (ESS). Nous recourons de façon systématique à des prestataires de l’ESS ou qui en sont très proches. Il y a sur le territoire français un tissu de coopératives du numérique, sous-exposé médiatiquement. Qu’il s’agisse de sociétés coopératives et participatives (SCOP), de sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC), de coopératives d’activité et d’emploi (CAE) ou d’associations loi 1901, tout est déjà possible : choisir des outils libres avec LaSuite.coop ou Framasoft, se fournir en électricité avec Enercoop ou en téléphonie mobile avec TeleCoop, gérer ses périphériques numériques avec Commown, accéder à Internet avec un fournisseur d’accès associatif… L'annuaire des Scop en France liste plus de 150 entreprises du numérique, sur tout le territoire, des petits ateliers de quelques personnes aux entreprises de taille intermédiaire. Et autour de cet écosystème, il y a des acteurs privés très engagés, qui prennent au sérieux les questions de citoyenneté économique.